Violences à l'atelier : "Bienvenue chez les mâles Alpha !"

Mis à jour : févr. 15

Sacha Coutin est chaudronnier ajusteur aéronautique, depuis six ans. Il a récemment subi un cas de harcèlement moral, sur son lieu de travail. Sacha Coutin a alerté sa hiérarchie. Son médecin traitant l’a arrêté, pendant deux mois, pour détresse psychologique. Humaine donne la parole à Sacha Coutin, qui souhaite alerter sur la violence existante, en milieu industriel.

Entretien conduit par Séverine Halopeau


Humaine : Vous avez vécu une situation de harcèlement moral. Pouvez-vous nous décrire ce qui s’est passé ?

Sacha Coutin : Il y a un an, quand j’ai commencé à travailler pour cette entreprise, on m’a tout de suite parlé de ce chef d’équipe, Valère*. Tout le monde le détestait, à l’atelier. Début novembre 2020, Valère a essayé à plusieurs reprises de me faire réaliser des fraudes, en me demandant de ne pas suivre le protocole de réparation de l’aéronautique. Face à mes refus, il a commencé à critiquer en permanence mon travail, auprès de mes chefs. Parallèlement, il me disait quotidiennement des blagues très douteuses. Il venait me voir plusieurs fois pour dire : « Tu suces ? Alors, tu suces ? Bah alors, tu suces ? Tu veux voir ma bite ? Tu veux prendre un coup ? ». J’ai vraiment vécu cette situation comme une humiliation. Ayant une connaissance personnelle des sujets sur le harcèlement au travail, j’ai envoyé un e-mail de plainte à notre Directrice des Ressources Humaines [DRH]. Ma plainte a fait l’objet d’une enquête. La DRH a veillé à ce que je ne sois pas en contact avec Valère, le temps de l’enquête. J’ai d’abord été renvoyé cinq jours chez moi, puis Valère a été renvoyé chez lui. Revenu à l’atelier, j’ai eu besoin de parler de ma plainte sur le harcèlement de Valère à un collègue, en qui j’ai confiance. Ce dernier me confiait alors que Valère l’avait également harcelé, pendant deux ans ! Il lui disait des blagues d’ordre sexuel en permanence, quand il ne manigançait pas des coups vicieux, derrière son dos. Par exemple, Valère faisait plusieurs erreurs et faisait accuser mon co-équipier à sa place. Mon collègue a fini par faire une dépression à cause de cette situation toxique. Employé depuis plus de 5 ans dans cette entreprise, Valère n’avait jamais été sanctionné par la hiérarchie. Et pour cause : aucune personne de l’atelier ne s’était plainte de ses comportements inappropriés… Début décembre 2020, j’ai consulté mon médecin traitant, qui m’a arrêté pour deux mois. Il a diagnostiqué une détresse psychologique, initiant un état dépressif. Une semaine après avoir été arrêté, ma DRH m’a téléphoné, pour me prévenir que Valère était licencié pour harcèlement.


Humaine : Vous sentez-vous soulagé par cette décision ?

Sacha Coutin : Oui et non. Oui, parce que je me sens entendu et compris, sur l’injustice que j’ai vécue. Non, car nous vivons une crise sanitaire qui met en péril l’emploi précisément dans le secteur de l’aéronautique. Je n’aimerais pas que Valère me tienne pour responsable de son licenciement.


Humaine : Pensez-vous que cette décision sensibilisera l’équipe de l’atelier et les cadres de votre entreprise à la prévention du harcèlement au travail ?

Sacha Coutin : J’aimerais ! Mais, je ne pense pas que ça va changer grand-chose. D’abord, je ne suis pas sûr que les gars de l’atelier voient d’un bon œil l’intervention de cadres sur ce sujet. Ils le verraient comme une intrusion sur leurs manières de travailler. Les « bureaux », comme on les appelle, sont tellement déconnectés de notre quotidien de travail que, s’ils s’intéressent à nous, les « cols bleus », c’est forcément pour une question d’argent ! Personne à l’atelier pensera que c’est pour notre bien-être. Ainsi, aucun de mes collègues n’est sensibilisé à la violence ni au harcèlement au travail. Nous avons bien une affiche collée à l’entrée de l’atelier, mais personne ne la lit.


Humaine : Aviez-vous déjà vécu un cas de harcèlement moral au travail ?

Sacha Coutin : Pas à ce point, non. Mais pour beaucoup d’ouvriers, la violence fait partie du quotidien. Les insultes, les menaces, les gestes violents sont une manière de communiquer à l’atelier. Par exemple, si tu touches à la caisse à outils d’un doyen, c’est sûr qu’il te hurlera dessus un « va chier dans ta caisse ! », s’il ne te met pas un coup de pied au cul, en prime ! Si tu as un problème avec un collègue, tu vas le menacer en lui donnant rendez-vous « pour s’expliquer » hors de l’atelier. Et si ton collègue n’a pas peur, ça se finit en baston, sur le parking ! C’est comme ça à l’atelier, il faut s’aguerrir pour survivre. Bienvenue chez les mâles Alpha ! Si tu es trop gentil avec tes collègues, tu es perçu comme un faible. Les autres collègues profiteront de toi, pour te faire faire du travail en plus. Si tu te plains, tu es un faible. Tu dois être capable de te défendre tout seul et de faire peur aux autres. Quand j’ai envoyé ma plainte à la DRH concernant le harcèlement de Valère, j’ai culpabilisé ! Est-ce que ce que je vivais valait vraiment la peine que j’envoie cette plainte ? Je me disais que j’aurais peut-être dû régler l’affaire tout seul, en menaçant Valère. Le monde de l’industrie est construit sur la violence. Il y a quatre ans, j’ai réalisé une mission intérimaire comme mécanicien ajusteur, dans une entreprise du secteur ferroviaire. Je me souviens avoir vu des collègues ligoter et bâillonner un doyen, et l’enfermer dans une caisse, pendant 2 heures ! J’étais choqué de voir ça et pourtant, quand ils ont ouvert la caisse, le doyen riait ! Pour lui, c’était une blague… Avec le temps, ma perception de la violence a évolué. Je suis moi-même devenu un mâle Alpha !


Humaine : Souhaiteriez-vous que votre entreprise s’engage sur des actions de sensibilisation à la toxicité en entreprise ?

Sacha Coutin : Oui. Je pense que les formations classiques ne sont pas suffisantes pour nous aider à comprendre ce qui ne va pas au travail. La sensibilisation à la toxicité permettrait de prendre du recul sur notre quotidien au travail ainsi que sur nos propres actions. Cela permettrait aussi d’apprendre aux ouvriers et aux cadres à travailler ensemble.


* Le nom a été changé.


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