Les toilettes : un lieu pas comme les autres

Mis à jour : févr. 2

Lieu sacré de l’intimité, nous ne nous y réfugions pas seulement pour y faire nos besoins ! Il semblerait que les toilettes nous renseignent sur nos modes de vie. Elles sont aujourd’hui utilisées comme symbole de revendications sociétales.


Ce n’est pas un hasard si le manque d’hygiène est le second motif d’insatisfaction des clients de restaurants, après la mauvaise qualité de la nourriture. [1] D’après la hiérarchie des besoins de Maslow, l’hygiène fait partie de nos besoins primaires, nécessaires à notre survie. Ce que nous voyons comme étant sale et malsain est donc une menace pour notre santé. Alors, comment les consommateurs jugent l’état de propreté d’un restaurant ? L’un des tests classiques consiste à passer au crible les toilettes. Si elles sont bien entretenues, les clients considèrent que la cuisine est propre et la nourriture de qualité. En plus de leur utilité sanitaire, les toilettes semblent donc nous servir de repère, pour notre qualité de vie. Et si les toilettes pouvaient nous en dire plus sur qui nous sommes ?


En 2006, le philosophe slovène Slavoj Zizek avance une théorie, selon laquelle la conception des toilettes révèle le positionnement politique et culturel d’un pays, dans son rapport au monde et « à ce qu’il rejette ». Il explique que dans les toilettes allemandes, le trou est à l’avant « de telle sorte que la merde est bien visible pour qu'on puisse sentir et inspecter toute trace de maladie » ; dans les toilettes françaises, le trou est à l’arrière « pour que la merde disparaisse le plus vite possible » ; dans les toilettes de modèle américain, la cuvette est pleine d’eau « de sorte que la merde flotte, bien visible, mais pas pour y être examinée ». [2] La référence de Zizek sur les toilettes peut faire réfléchir, sur notre rapport « au sale », en société. Qu’est-ce que le sale ? Quelle est notre attitude face à ce que nous rejetons ? N’oublions pas que, selon Freud, le développement de notre personnalité passe notamment par notre apprentissage de la propreté. [3] Comment nos parents nous ont-ils appris à être propre ? Comment percevons-nous l’hygiène ? Notre rapport au « sale », à l’hygiène, aux toilettes peut décrire des facettes de notre personnalité. Par exemple, la retenue excessive de ses besoins peut témoigner d’un souci extrême de la propreté et de l’ordre.


Comme un roi sur son trône

Les toilettes sont un critère significatif du bien-être des salariés. En 2014, le rapport Hygiene Matters Initiative indique que 44% des salariés français attendent que leur employeur s’investisse plus, pour l’entretien des sanitaires. [4] Cette considération pour les toilettes s’explique notamment par la fonction multi-usage du lieu. En effet, selon le rapport Hygiene Matters, voici ce que font les salariés aux toilettes :


  • Téléphoner (24%)

  • Changer de vêtements (22%)

  • Envoyer des SMS ou surfer sur ses applications de smartphone (19%)

  • Faire une pause (15%)

  • Se maquiller (15%)

  • Se calmer après un incident (11%)

  • Avoir une conversation privée en face-to-face (10%)

  • Lire un livre ou un magazine (9%)

  • Pleurer (7%)

  • Fumer (7%)

  • Travailler – répondre à ses e-mails, travailler sur ordinateur (6%)

  • Manger (5%)

  • Répéter une présentation orale, un speech (4%)

  • Faire une sieste (3%)

e diversité d’activités aux toilettes ?

D’abord, les toilettes sont le lieu sacré de notre intimité. Ainsi, tout ce que nous voulons cacher aux autres, tout ce que voulons faire en toute discrétion, nous le faisons aux toilettes. Les toilettes peuvent aussi servir de lieu de zenitude. Nous y trouvons le calme que nous n’avons pas, dans notre environnement de travail. Parfois, les toilettes sont même le seul lieu où le salarié peut faire une pause, avec son quotidien. Depuis les travaux sur la relation entre bien-être au travail et efficacité, des entreprises se sont investis pour des aménagements de différents « espaces de pause ». Salle de sport chez Accenture, salle de sieste « Calm Space » chez Renault, salon « Zen Room » de Criteo, lounge d’IBM France : tous ces lieux ont été créé pour accompagner le besoin de « déconnexion » des salariés, avec leur travail. Mais permettent-ils aux salariés d’être aussi libres, qu’ils ne le sont aux toilettes ? Et surtout, ces espaces ont-ils permis aux salariés d’être plus serein au travail ? Les toilettes semblent rester le leader du lieu de la tranquillité… Si l’on s’autorise à y aller. Pour certains salariés, aller aux toilettes rime avec perte de productivité ou oisiveté. Le salarié à la recherche de la performance tout comme le collaborateur ayant peur pour sa réputation, se retiendront d’aller aux toilettes pour travailler.


Les toilettes sont devenues tabous

Les toilettes n’ont pas toujours été privées. Les Grecs en 2 500 avant J-C ont utilisé les premières latrines publiques, équipées par un système d’évacuation des eaux usées. Sous la Rome Antique, les latrines publiques pouvaient accueillir jusqu’à 80 personnes ! Associées aux bains romains, les latrines étaient un véritable lieu de rendez-vous. Les commerçants s’y rencontraient pour négocier et faire des affaires ; les amis s’y retrouvaient pour avoir des conversations privées… Au Moyen-Âge, l’eau étant tenue responsable des premières épidémies, ce sera le retour à la défécation en plein air ! Il faudra attendre le XVIème siècle pour qu’apparaissent les premiers cabinets de toilettes, attendus par aristocrates et bourgeois. [5] Pour l’historien Roger-Henri Guerrand, « l’hypocrite morale bourgeoise du XIXème siècle » a diabolisé les toilettes, en les rendant « objet d’interdits ». Les toilettes sont devenues un lieu de répression, de honte et de fausse pudeur, où il faut « toujours se tenir et se retenir ». Par « bonne éducation », ce qu’il se passe aux toilettes doit être dissimulé, secret, tabou. Hygiène intime, problèmes intestinaux, infections urinaires, menstruation, sexe : la fermeture des toilettes a classé tous ces sujets en affaires intimes, à ne pas exposer en public. L’assimilation de l’hygiène à l’intimité nous a-t-elle rendu plus pudibond sur notre rapport aux toilettes, en société ? Est-ce que le souci de l’hygiène et de la vertu nous a éloigné des autres ?


Pour Terry S. Kogan, Professeur de droit à l’université d’Utah, la séparation des toilettes entre hommes et femmes a servi de base à des lois américaines machistes du XIXème siècle, pour éloigner la femme de « l’espace public ». Il explique que la séparation des toilettes était une façon d’inciter les femmes à rester chez elles, pour « protéger leur vertu ». Par la suite, l’apparition des usines, réunissant hommes et femmes dans un même « espace public », poussera les lois de séparation des sexes, à imposer aux entreprises d’avoir des toilettes séparées. La théorie sexiste de la séparation des toilettes est reprise, dans le discours de mouvements féministes, qui revendiquent un aménagement de toilettes mixtes. Ces mouvements expliquent vouloir supprimer les sigles stigmatisant les sexes à des rôles sociaux [6] et garantir un accès aux toilettes égalitaire entre hommes et femmes. [7]


Symbole de revendications sociétales

Chaque 19 novembre depuis 2013, les Nations Unies célèbrent la journée mondiale des toilettes, pour sensibiliser aux enjeux de l’assainissement durable et du changement climatique. [8] Les toilettes sont des sortes de lanceurs d’alerte sur le risque écologique et notamment, sur la surconsommation d’eau des pays développés. Nos systèmes d’assainissement gaspillent de l’eau potable, quand 4,2 milliards de personnes vivent sans accès à des installations sanitaires ! Les toilettes sont un indicateur des inégalités sociales en matière d’hygiène et de santé publique, dans le monde. D’après l’OMS en 2019, « 297 000 enfants de moins de cinq ans meurent de maladies diarrhéiques dues à une mauvaise hygiène, un mauvais assainissement ou une eau insalubre, [cela] représentant plus de 800 [décès d’] enfants par jour ». [9] Toilettes inadéquates, mauvais traitement des eaux usées entraînent une contamination de l’environnement et la propagation de maladies mortelles, comme le choléra. De plus, quand les toilettes n’existent pas, la pratique de la défécation en plein air, nocive pour la santé, représente un risque supplémentaire pour les femmes, qui peuvent être victimes d’abus sexuel, faute de sanitaires sain et sécurisant.


« Les toilettes ne sont pas accessibles à tous », disait le sociologue Sam Bourcier. Avec la loi française du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées, tous les établissements recevant du public doivent être équipés de WC handicapés, pour les PMR. [10] Les toilettes PMR sont-elles un symbole pour l’inclusion des personnes, en situation de handicap ? Cet aménagement sur-mesure ne suffit pas à combattre les préjugés existants, sur le handicap. Le sociologue Sam Bourcier expliquait même que, dans certains établissements, les WC handicapés PMR n’étaient présents que dans les toilettes des femmes. Les toilettes sont-elles sources de discrimination ? C’est le débat outre-Atlantique initié en 2016, sur les toilettes non-genrées. Pour les militants anti-toilettes genrées [11], les sigles traditionnels des WC ne reconnaissent pas les personnes transgenres et contraignent celles-ci à « choisir un sexe ». Les toilettes étant un lieu d’utilité publique, limiter son accès à des genres revient à considérer ceux qui ne s’y retrouvent pas, comme une déviance à mettre en marge de la société. Devons-nous considérer les toilettes comme responsables d’inégalités ? Quoi qu’il en soit, les toilettes, portées en symbole, démontrent toute l’importance qu’elles ont à nos yeux.


Les toilettes : un lieu fonctionnel, de rencontres puis d’intimité, de calme et de refuge, de réflexions sur le monde et de revendications… Une chose est sûre : la prochaine fois que vous irez aux toilettes, vous ne les verrez certainement plus de la même façon !


Notes

[1] La société SCA a réalisé une enquête sur la satisfaction clientèle en restauration, auprès de six pays européens. Elle a utilisé un système d’eye-tracking, c’est-à-dire que l’expérience consommateur a été analysée par les propres yeux des clients. Le rapport publié en 2016, démontre que les clients de restaurants sont très sensibles à la propreté. En savoir plus sur : https://www.youtube.com/watch?v=Gk9Ju4IkPYM


[2] En savoir plus sur la chronique « La clé des horreurs est aux toilettes » de Slavoj Zizek, écrite pour Libération : https://www.liberation.fr/week-end/2006/05/27/la-cle-des-horreurs-est-aux-toilettes_40803


[3] Selon Freud, cinq stades construisent notre personnalité, pendant l’enfance. Le stade anal, de 18 mois à 3 ans, correspond à notre apprentissage de la propreté. Cette période permet à un enfant de réussir à contrôler sa défécation : il sait se retenir et peut choisir quand il souhaite faire ses besoins.


[4] En 2008, l’entreprise suédoise Essity lance l’initative Hygiene Matters, aujourd’hui renommée Essentials Initiative. Cette initiative réalise des études internationales, aboutissant à des rapports sensibilisant aux enjeux en matière d’hygiène et de santé. Lien du rapport de 2014 : https://www.essity.nl/Images/Hygiene%20Matters%202014%20-%20pdf_tcm343-84719.pdf


[5] C’est la reine Élisabeth Ire d’Angleterre qui demanda à Sir Harrington un modèle distingué du cabinet de toilettes. Les plans d’Harrington ont été repris par l’inventeur Alexander Cummings, créant les premières water-closets (WC), qui ont été, par la suite, abouti avec le système de chasse d’eau de l’ingénieur anglais Joseph Bramah, au XVIIIe siècle. Ils apparaissent d’abord dans les milieux bourgeois, puis de façon généralisée en France, au XIXème siècle.


[6] Les mouvements féministes expliquent que le sigle des toilettes stigmatise les hommes et les femmes par leurs vêtements. Traditionnellement, la femme est habillée avec une robe et l’homme en pantalon. Ils expliquent aussi que le symbole de la table à langer pour les bébés est d’ailleurs souvent représentée, dans les toilettes des femmes. Ceci stigmatisant la femme à un rôle maternel.


[7] L’autre principal argument de l’aménagement de toilettes mixtes est pour réduire les files d’attente pour les toilettes chez les femmes, souvent plus longues que chez les hommes. Mais ce n’est pas tout. En décembre 2019, une association féministe a demandé le retrait des urinoirs, dans les toilettes des hommes car ceux-là étaient accessibles gratuitement, tandis que les toilettes pour femmes étaient payantes. En savoir plus sur https://www.lavoixdunord.fr/677346/article/2019-12-08/gare-de-brest-une-association-feministe-fait-enlever-les-urinoirs-des-toilettes


[8] La thématique de la journée mondiale des toilettes de 2020 est l’assainissement durable et le changement climatique. Les changements climatiques menacent les structures d’assainissement (WC, fosses septiques, stations d’épuration). Par exemple, les inondations endommagent nos toilettes, avec le risque de dispersion des excréments humains, dans les collectivités. Mais les toilettes sont également une arme de lutte, en faveur de l’écologie : leurs eaux usées et boues contiennent de l’eau, de l’énergie et d’autres nutriments pouvant être réutilisés pour l’agriculture. Si vous souhaitez vous engager sur le sujet, rendez-vous sur https://www.worldtoiletday.info/


[9] En savoir plus sur le rapport de l’OMS de 2019 : https://www.who.int/news-room/detail/18-06-2019-1-in-3-people-globally-do-not-have-access-to-safe-drinking-water-unicef-who.


[10] PMR = Personne à Mobilité Réduite. Les personnes à mobilité réduite ne concernent pas que des personnes, en situation de handicap. Elles concernent aussi toute personne gênée dans ses déplacements et mouvements : par exemple, une personne âgée accompagnée, une personne avec une canne, une femme enceinte ou encore un homme chargé de courses sont des PMR !

Parmi les critères d’aménagement, les toilettes handicapés PMR doit entre-autres faciliter le passage d’un fauteuil roulant et être équipée d’une barre d’appui coudée à côté des toilettes, pour se relever facilement.


[11] Les toilettes genrées signifient qu’elles distinguent les individus par leur genre, limité traditionnellement à l’homme ou la femme.

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