Les émotions cachées en entreprise : la tristesse

Dernière mise à jour : 22 déc. 2020

Publié par Entreprendre.fr en 2018, réédité en 2020 pour humaine-qvbet.fr


Nous avons nos raisons pour associer la tristesse au pessimisme. Séparation, rupture, décès : nous traversons ces épreuves avec difficulté, par le fait qu’elles nous obligent à tourner la page, à terminer un chapitre ou encore à mettre fin à une histoire de notre vie. Ouvrons donc un dictionnaire des synonymes pour nous rendre compte de la négativité qui tourne autour de la tristesse : abandon, abattement, accablement, amertume, aigreur, angoisse, austérité, chagrin, consternation, découragement, dégoût, dépression, désabusement, désenchantement, désespoir, désolation, deuil, douleur, ennui, idées noires, inquiétude, mal, malheur, maussaderie, mélancolie, morosité, peine, serrements de cœur, sévérité, souci, souffrance, spleen, vague à l’âme, bourdon, cafard, papillons noirs, laideur, pauvreté, platitude, uniformité…


Cette énumération d’associations dresse les deux portraits que nous assimilons à nos tristesses : le premier est celui qui, d’abord, « nous défigure » tandis que le second « déforme », par la suite, notre vision du monde extérieur. Ainsi, la tristesse est vue comme un acte sentencieux : le « mal qui ronge » devient une fatalité du destin ; les hommes qui se sentent punis, finissent par condamner le monde extérieur à la même peine… Autrement dit, la tristesse tient aussi bien le rôle de l’accusé que celui de la victime, chez les individus. En effet, ces derniers ne pensent pas avoir la force d’avancer : ils se sentent démunis face au monde extérieur et, perdant leurs repères, trouvent une explication « raisonnable » dans la relation du coupable et du martyr.


En entreprise, la tristesse suit ce même raisonnement : elle est perçue comme une fragilité, mais également comme une passivité acceptée. Cela veut dire qu’une personne triste ne saura pas travailler en autonomie et qu’elle ne cherchera pas à le faire. La tristesse se traduit donc par une « incapacitation », c’est-à-dire penser ne pouvoir être capable d’agir. Alors, la tristesse se lie étroitement avec le processus de victimisation, très présent en entreprise. Le travailleur triste est celui qui subit, aussi bien coupable d’être une victime que victime d’être le coupable. La tristesse en entreprise semble, donc, être une émotion incurable et destructrice : elle devient le marqueur d’une méfiance permanente vis-à-vis de la ou des personne(s) touchée(s), dûes à leur manque de fiabilité. « C’est encore Sophie qui pleure pour son histoire d’famille ; j’te parie que c’est d’la comédie pour être en congé, bien peinarde… ».


Pourtant, la tristesse n’a rien d’un état inactif : elle nous permet de verser nos larmes, d’avoir le hoquet, de gémir, d’éliminer nos mucosités nasales, de nous recroqueviller, de trembler parfois même de crier… Cette émotion nous aide à faire partir les « choses mauvaises en nous » pour mieux réussir à nous canaliser. Isabelle Filliozat précise, dans son livre « l’intelligence du cœur » (1999), que la tristesse n’a rien à voir avec la dépression, qui est un comportement dérivant d’une tristesse mal ou non libérée.

La tristesse est une émotion saine et utile, puisqu’elle nous aide à lâcher prise (sur les choses, sur les autres et sur nous-même), à reconstruire et à « renaître ». La tristesse nous permet, notamment, de faire le deuil et par conséquent de continuer à vivre. Elle joue un rôle essentiel dans notre bien-être psychique et physiologique, puisque c’est elle qui nous apprend à aimer la vie.


Lors de mes recherches sur la toxicité, j’ai pu observer que le refoulement des émotions participait activement au processus de toxicité. Les articles sur « les émotions cachées en entreprise » vous montreront comment les émotions telles que la peur, la colère, la tristesse et la joie sont utiles en entreprise.


Ce troisième épisode traite de la tristesse : vous comprendrez pourquoi vos pleurs vous rendent plus forts !

Respecter nos peines

La réunion du service Marketing vient de se terminer. Son but premier était de présenter le nouveau directeur du département, Mr Jacques Gulat. Nicolas sort le premier de la salle ; il a la gorge nouée et ses larmes lui montent aux yeux. Il court aux toilettes pour lâcher ses sanglots... Pierre Chabel, l’ancien directeur Marketing, a été licencié hier ; il était un vrai modèle pour Nicolas tant dans le domaine professionnel que personnel. Les deux hommes s’appréciaient beaucoup ; une belle amitié était née entre eux. Et voilà qu’aujourd’hui, tout s’écroule, Nicolas est séparé de cet homme, qu’il admirait tant…


Le changement en entreprise est souvent synonyme de séparations, notamment en termes de relations humaines. Ce qui rend l’action de « se séparer » si difficile, c’est qu’elle nous oblige à nous séparer de quelqu’un et / ou de quelque chose qui faisait un peu partie de nous…

La tristesse de Nicolas lui permet de respecter sa peine, « d’être séparé » de son ancien manager, Mr Pierre Chabel. Le corps de Nicolas lui envoie des signaux (gorge nouée, larmes) pour lui faire comprendre le déséquilibre entre ce qu’il vit extérieurement (la réunion marketing telle qu’elle se déroule) et intérieurement (la réunion marketing telle qu’il la concevait). Après avoir assisté à la première réunion d’équipe avec le nouveau manager, Mr Jacques Gulat, Nicolas réalise officiellement le départ de Pierre : ils ne travailleront plus ensemble, dans cette entreprise, « C’est fini ! ».


En identifiant sa tristesse, Nicolas comprend qu’il a perdu quelqu’un qu’il aimait : il accepte la réalité de sa situation ; sa relation avec Pierre ne pourra plus être telle qu’elle a pu être, dans le passé. Sa tristesse lui permet de comprendre ce qui lui « retire du plaisir » dans son présent, autrement dit de faire surgir une émotion qui ne s’était pas encore exprimée, lors d’une situation vécue. En libérant sa tristesse, Nicolas choisit de lâcher prise (sanglots aux toilettes) et de faire le point sur la relation perdue, et par conséquent ce qu’il pense avoir perdu au fond de lui.

La tristesse est la petite voix intérieure qui sommeille en nous. Il est important de l’accepter pour continuer à vivre et donc à avancer, instinctivement.

Comprendre nos valeurs et croyances profondes

C’est le grand jour pour Sylvie : le premier jour d’une longue semaine de formation pour apprendre à utiliser les nouveaux outils numériques, dans son travail. Son poste a été réorganisé et plusieurs de ses anciennes activités sont maintenant sous-traitées. Sylvie est maussade ; la formation a débuté depuis quelques heures, mais elle n’arrive pas à écouter et peine à rester éveillée. Ses collègues ont pourtant l’air d’apprécier ce premier jour : ils participent activement à la formation, posent questions sur questions au formateur et s’émerveillent de ces nouvelles technologies. Sur les coups de midi, Sylvie s’éclipse et décide d’aller manger seule. Face à son assiette, en larmes, elle n’a plus d’appétit. « Alors, ça va être ça mon travail, maintenant ? », pense-t-elle. Chaque jour de la formation ressemblait au premier ; Sylvie, toujours plus maussade, n’avait plus goût à la vie : « Non, vraiment ce travail-là ne me plaît plus, il n’a plus rien à voir avec ce que j’aime… Je dois prendre une décision pour mon bien-être ! »


Les évolutions du monde extérieur nous demandent automatiquement d’évoluer nous-même. Adaptation ou inadaptation ? Chacun choisit de se comporter d’une manière ou d’une autre, pour une seule et bonne raison : le sens de l’évolution pour soi-même…

La tristesse de Sylvie lui permet de comprendre ses valeurs et croyances profondes, concernant sa vie professionnelle. En effet, les changements de son poste ne la satisfaisaient pas, sentiment qui s’est confirmé lors de la semaine de formation : elle s’ennuie et n’éprouve aucun plaisir, dans ces futures missions. Sa tristesse lui dit de se libérer de sa situation, en se recentrant. Cette introspection doit servir à faire remonter, à la surface consciente, nos croyances profondes : « Qu’est-ce qui est réellement important pour moi ? ».