Les émotions cachées en entreprise : la peur
Dernière mise à jour : 22 déc. 2020
Publié par Entreprendre.fr en 2018, réédité en 2020 pour humaine-qvbet.fr
On associe, bien souvent, la peur à un signe de faiblesse : « T’es une poule mouillée Gérard, si tu n’fais pas ça… ». Pour les individus, la peur est perçue comme une incapacité à gérer une situation. Ils pensent ne pas pouvoir la surmonter et/ou sont effrayés à l’idée de perdre ce qu’ils ont déjà.
En entreprise, la peur a d’ailleurs très mauvaise publicité. C’est un signe de honte : avoir peur signifierait qu’on ne peut répondre aux attentes du contrat de travail, des équipes et de soi-même. Les collaborateurs associent la peur à une dévalorisation et décrédibilisation de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont. Or, selon cette perception, s’ils ont peur, leur poste n’est plus légitime et donc sujet à la compétition.
Pourtant, les études scientifiques (D. Coplan, J et al., Février 2012 ; Perez, M., Avril 2012) ont démontré que ce sont les espèces peureuses qui ont pu survivre, dans le temps. Nous, Homo Sapiens, avons survécu sur Terre grâce à notre peur. En 1995, Goleman écrit même que l’intelligence d’un homme ne se résume pas à son Quotient Intellectuel (QI) mais également par son Quotient Emotionnel (QE). La conceptualisation de l’intelligence émotionnelle prouve que nos émotions sont saines ET utiles. Isabelle Filliozat, dans son livre « l’intelligence du cœur » (1999), ajoute que les émotions comme la peur, la colère, la tristesse et la joie sont essentielles à notre bien-être psychique et physiologique !
Lors de mes recherches sur la toxicité, j’ai pu observer que le refoulement des émotions participait activement au processus de toxicité. Les articles sur « les émotions cachées en entreprise » vous montreront comment les émotions telles que la peur, la colère, la tristesse et la joie sont utiles en entreprise.
Ce premier épisode traite de la peur : vous comprendrez pourquoi il ne faut plus avoir peur de la peur !
Rester en éveil
Valérie vient d’intégrer sa nouvelle entreprise. Deux personnes de son équipe l’accueillent, les autres sont restés travailler à leur poste. Valérie ne sait pas si elle doit saluer toute l’équipe tout de suite… Elle a peur d’interrompre ceux qui travaillent ; elle ne veut pas donner l’impression de s’imposer : « rien de pire pour débuter une relation », pense-t-elle. Elle s’aperçoit que l’équipe s’agite et plusieurs personnes se mettent les mains sur la tête. Les deux premiers collègues lui font signe de les suivre pour visiter l’entreprise. Valérie se laisse guider et se dit à elle-même, « Chaque chose en son temps… ».
L’intégration, dans une nouvelle équipe ou une nouvelle entreprise, n’est pas une mince affaire. En effet, si les premiers jours permettent aux nouveaux de découvrir son nouvel environnement de travail, ses collègues et ses missions, son intégration « réelle » aura besoin de temps.
La peur de Valérie lui permet d’être en alerte sur tout ce qu’elle découvre pour son premier jour de travail : ce qu’elle voit et ce qu’elle ressent. En effet, elle visualise physiquement ses collègues et perçoit leur état de disponibilité, à son égard.
En identifiant sa peur, Valérie comprend que l’estime d’autrui est importante pour elle : elle souhaite envoyer une image positive d’elle aux autres, pour son premier jour. Sa peur lui permet de prioriser ses objectifs de la journée ; elle choisit de visiter l’entreprise avec les deux collègues plus « avenants », avant d’aller à la rencontre de toute l’équipe.
La peur est un indicateur de communication non verbale. Il est important de la respecter pour pouvoir utiliser efficiemment notre instinct.
Appréhender des défis
Jean-Marie rencontre son patron. Ce rendez-vous le stresse ; son corps tremble et ses mains sont moites… Quel calvaire de demander une augmentation de salaire ! Hier, Jean-Marie a préparé et même répété son discours, à sa femme… Il avait peur d’oublier des arguments importants et même essentiels, pour espérer obtenir une augmentation de salaire. La secrétaire du directeur lui fait signe ; le patron peut le recevoir…
Demander une augmentation de salaire a des airs de « mission impossible ». Pas facile de « réclamer » ou de « proposer » en entreprise : la rencontre de nos envies et de la réalité a souvent de quoi nous tourmenter !
La peur de Jean-Marie lui permet d’appréhender la situation sous tous les angles possibles. En effet, il s’est préparé mentalement à passer cette épreuve : il a rédigé son argumentation et souligné les points importants et il a répété son discours devant une personne de confiance, sa femme.
Jean-Marie comprend que c’est la peur d’échouer qui le déstabilise : il a envie d’être convaincant, mais il fait face à une personne qui l’impressionne (le directeur). Sa peur lui permet de le rassurer et de l’encourager dans ce défi : il réduit au maximum les risques d’échec, en structurant son discours.
La peur est un outil d’aide à la décision. Il est important de l’identifier et de la comprendre pour développer une stratégie efficace devant le challenge espéré.
Stimuler la confiance en soi
Le collègue de Gérard est malade et ne peut recevoir la cliente d’aujourd’hui. C’est Gérard qui doit prendre la relève et s’imprégner, rapidement, des points du dossier. Il ne faut pas qu’il fasse d’erreurs : ce contrat représente un revenu considérable pour son entreprise. Gérard a peur de ne pas être à la hauteur, mais il a tant entendu son collègue lui parler de ce dossier… « Si seulement Mme Métal pouvait ressembler à mes clientes… », soupire Gérard.
Faire face à l’imprévu… S’adapter au changement… Bientôt deux crédos que chaque entreprise pourra ajouter à sa culture. Cependant, l’imprévu reste une situation inhabituelle et donc susceptible de nous bouleverser…
La peur de Gérard lui permet de se dépasser devant une situation qu’il ne contrôle pas. En effet, il doit rapidement réagir et s’adapter à ces nouvelles conditions : cette épreuve lui demande de sortir de sa zone de confort, d’être créatif, d’user d’innovations pour réussir ce défi. Pour cela, Gérard se sert de son expérience (ses clientes) et des conditions de la situation (rapport de son collègue).
En identifiant sa peur, Gérard réalise qu’il lie cette épreuve à son estime de soi : est-il capable de se charger du dossier de son collègue ? Sa peur le stimule et « l’oblige » à dépasser ses anciennes limites.
La peur est un booster de confiance en soi. Avoir peur, c’est reconnaître qu’on atteint un seuil de tolérance à l’inconnu et à l’inhabituel. Identifier et comprendre cette peur permet de repousser ses limites et de sortir plus grand d’une expérience inattendue.
Créer du lien
Valérie, Jean-Marie et Gérard se retrouvent au restaurant de l’entreprise pour prendre leur pause déjeuner. Annabelle, employée aguerrie, arrive tétanisée à leur table. Jean-Marie lui demande ce qu’il se passe ; « mon binôme m’a annoncé qu’il quittait l’entreprise…Comment je vais faire avec un autre collègue, moi ? Si je ne m’entends pas avec lui, si on ne travaille pas de la même manière, imagine qu’il soit meilleur que moi… Qu’est-ce que je vais devenir ? », sanglote Annabelle. Valérie se rapproche d’elle et lui dit qu’elle comprend ce qu’elle vit, qu’un changement n’est jamais facile, en entreprise… « Qu’est-ce que tu ressens ? Qu’est-ce que l’arrivée d’un nouveau binôme représente pour toi ? » lui demande Gérard. Annabelle hésite et regarde ses trois amis : « je crois que j’ai peur… »
Comment réagir devant les émotions de son collègue ? Si les individus ne savent pas quoi dire, c’est aussi car ils ne veulent pas voir les émotions des autres. Qu’est-ce que la peur des autres peut bien m’évoquer ? Quand on ne veut pas reconnaître sa peur, on se ferme aux autres et à soi-même. Le partage de la peur permet de créer du lien social et d’accroître la confiance dans une relation.
La peur d’Annabelle est accueillie et respectée par ses collègues, Valérie, Jean-Marie et Gérard. Ils l’écoutent attentivement, lui apportent un soutien physique par leur présence et psychique par leur empathie. Leurs peurs leur ont permis de savoir identifier cette émotion chez autrui et par conséquent, de mieux comprendre ce dernier. La peur d’Annabelle considérée et respectée par ses collègues l’aide à mieux avancer dans ce changement, en entreprise.
La peur est un créateur de lien. Partager ses peurs, c’est permettre aux autres de se libérer des leurs. Partager ses peurs, c'est permettre aux individus d’avancer ensemble, vers l’avenir.
Les individus ont souvent peur de dévoiler leurs peurs aux autres. En acceptant cette émotion, ils se responsabilisent et se mettent à nu, devant autrui. Beaucoup pensent perdre de leur grandeur, de leur pouvoir, de leurs facultés... Ils ont tort. Ecouter sa peur, c’est apprendre à se connaître. Accepter sa peur, c’est apprendre à se respecter. Comprendre sa peur, c’est apprendre à grandir. Partager sa peur, c’est apprendre à donner. Avoir peur en entreprise, c’est apprendre à être acteur de son destin.
Sources :
Perez, M. (Avril 2012). Le Figaro. Retrieved from http://sante.lefigaro.fr/actualite/2012/04/17/18007-etre-trop-angoisse-signe-dintelligence-superieure
D. Coplan, J; Hodulik, S; J. Mathew, S; Mao, X; R. Hof, P; M. Gorman, J; C. Shungu, D. (Février 2012). Frontiers in Evolutionary Neuroscience. Retrieved from https://www.frontiersin.org/articles/10.3389/fnevo.2011.00008/full
Filliozat, I. (1999). L'intelligence du coeur. Paris: Marabout.
Goleman, D. (1995). Emotional Intelligence. New York: Bantam Books.