Eva Ligouzat : « La précarité menstruelle n’est pas juste un débat pour les filles. »

Dernière mise à jour : juin 10

Eva Ligouzat est co-fondatrice de Periodes. Depuis 2017, elle lutte contre la précarité menstruelle en France, avec ses deux associées, Juliette Aubert et Margaux Fougerousse. Leurs objectifs ? Briser le tabou des règles et s’investir pour une meilleure accessibilité aux protections périodiques. Une démarche #rse #inclusive pour la qualité de vie des femmes, au travail comme en société.

Entretien conduit par Séverine Halopeau



Humaine : Comment est né le projet entrepreneurial Periodes ?

Eva Ligouzat : Il y a quatre ans, je cherchais des protections périodiques bio et écologiques. A ma grande surprise, la plupart des protections vendues, dans les commerces traditionnels, comprenait de nombreux produits toxiques, dangereux pour la santé et polluant pour l’environnement. Les protections hygiéniques totalement naturelles étaient exclusivement disponibles, en magasins d’agriculture biologique. Elles n’étaient donc pas accessibles à toutes les femmes. Le projet Periodes s’est construit sur ces paradoxes. Comment est-il possible que les protections hygiéniques, contenant de nombreux produits toxiques, continuent à être commercialisées sans plus de réglementation du législateur ? Comment des produits de première nécessité bio et écologiques ne sont pas accessibles à toutes ? Parallèlement, mes associées et moi nous sommes rendues compte qu’il subsistait des tabous sur la menstruation, chez de nombreuses jeunes filles et femmes. En 2017, nous avons créé notre compte Instagram, le Club Périodes pour partager témoignages, anecdotes et questions sur les règles. Nous profitions de ces publications pour sensibiliser à différents sujets de la menstruation, comme le syndrome du choc toxique, l’endométriose ou tout simplement l’application d’un tampon. Notre communauté Instagram a été un véritable succès notamment auprès des jeunes filles, rassurées de ne pas être seules à se poser certaines questions ou à vivre certaines situations douloureuses... Durant notre Master, mes associées et moi avons rapidement souhaité faire évoluer notre action de sensibilisation vers un projet d’entreprenariat social. Après avoir gagné plusieurs concours de jeunes entrepreneurs, nous avons lancé notre entreprise de distribution de protection hygiéniques bio et écologiques. D’un côté, nous avons développé un site d’e-commerce, le Club Periodes, où chaque femme peut acheter des protections périodiques bio et écologiques. De l’autre, nous avons créé Periodes for business, proposant des distributeurs de serviettes et tampons bio en libre-service, pour les professionnels.


Periodes for Business
Periodes for Business

Humaine : En quoi Periodes for business est une démarche Responsabilité Sociétale des Entreprises [RSE] et inclusive ?

Eva Ligouzat : Comme le montrait un sondage de l’IFOP en 2019, 8% des françaises interrogées renoncent à changer de protections hygiéniques, faute de moyens. En décembre 2020, la ministre Elisabeth Moreno recensait entre 1,5 et 2 millions de Françaises touchées par la précarité menstruelle. Des jeunes filles se privent de leur scolarité, des femmes en situation précaire sont absentes au travail, des femmes se retrouvent isolées face à leur menstruation. Periodes for business permet de répondre à l’inquiétude de ces femmes. Avec nos distributeurs, tout organisme recevant du public peut offrir à ses femmes usagers des protections périodiques en coton bio. Periodes for business est une démarche d’inclusion sociale par essence ! Nous proposons une action RSE efficace simple à mettre en place. Nos distributeurs en carton résistant sont 100% recyclable. Dès qu’un compartiment de serviettes ou de tampons est usé, nous en renvoyons un autre. Nous permettons donc à nos clients d’éviter des gestions de stocks coûteuses et polluantes. A l’ère du bien-être au travail, Periodes for business répond évidemment à un service d’amélioration de la qualité de vie des femmes, en entreprise. Il ne s’agit souvent moins d’une lutte directe contre la précarité, mais le confort des femmes y est recherché. Cette démarche inclusive peut même attirer de nouveaux profils de candidates, sensibles aux questions RSE. Enfin, nous développons un programme de solidarité, pour les particuliers et les professionnels. Nous vendons des produits dont une partie des bénéfices est réservée à la distribution gratuite de protection périodiques, pour nos associations partenaires. Nous avons récemment donné des distributeurs à la Maison des femmes, lieu d'accueil pour les femmes victimes de violences conjugales.

Periodes for business est une démarche d’inclusion sociale par essence !

Humaine : Comment vos clients perçoivent l’action de Periodes for business ?

Eva Ligouzat : Nous avons des retours très positifs de nos clients. Il faut dire que ces dernières années montrent un vrai changement de mentalités, sur le sujet des règles. Les jeunes filles en parlent, des instituts d’études et de sondages comme l’IFOP prennent le sujet au sérieux, des législateurs se positionnent pour la gratuité des protections périodiques… Nous arrivons donc avec cette vague de sensibilisation ! En quelques mois, nos clients se sont multipliés. Nous fournissons, aujourd’hui, principalement des écoles et des universités. Nous touchons également quelques entreprises, comme un acteur de la prestation de services. Toutefois, certaines entreprises se montrent sceptiques face à notre activité. Dans certains cas, elles ne voient pas la valeur ajoutée du service ; dans d’autres ; elles estiment que ça serait un avantage en nature pour les femmes… On m’a même une fois dit : « Avant d’installer votre distributeur chez nous, il faudrait d’abord qu’on installe un distributeur de préservatifs » ! Comme si les protections hygiéniques étaient un luxe ! Cela montre que libérer la parole ne suffit pas à briser des tabous. Avec Le Club Periodes et Periodes for business, nous accompagnons particuliers et professionnels, dans cette démocratisation de la menstruation.

Offrir des serviettes et des tampons bio et écologiques ne doit plus être perçu comme un avantage pour les femmes. C’est un besoin de première nécessité.

Humaine : Quels sont vos projets avec Periodes ?

Eva Ligouzat : Nous allons continuer à nous développer. Nous cherchons des investisseurs pour pouvoir nous accompagner, dans notre croissance. Nous voulons toucher de plus en plus d’acteurs, avec Periodes for business. Offrir des serviettes et des tampons bio et écologiques ne doit plus être perçu comme un avantage pour les femmes. C’est un besoin de première nécessité. Nous continuerons à agir contre la précarité menstruelle. Nous pensons développer des supports de sensibilisation dématérialisés, pour nos clients. Il est important que toute personne puisse s’emparer de ces sujets. La précarité menstruelle n’est pas juste un débat pour les filles. C’est un combat de plusieurs fronts : santé publique, justice sociale, égalité homme-femme, développement durable ou encore éducation ! Considérer la menstruation des femmes soulève inévitablement des questionnements de construits sociaux. Parler des difficultés menstruelles sensibilise de facto aux dérives du sexisme. Mais cela ne veut pas dire que les hommes sont mis de côté. Briser les tabous des règles brise aussi les préjugés sur la virilité masculine. D’ici quelques années, le projet social de Periodes se poursuivra probablement vers une fondation associative. Cette fondation continuera à porter notre action pour le vivre-ensemble, pour penser une société plus juste et plus respectueuse.


Les liens de Periodes :

hello@periodes-pro.com